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Le roi malgré lui |
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Le
roi malgré lui
ou comment sortir des sentiers battus
Enfin une
programmation opératique parisienne qui sort de l’ordinaire, du
déjà-vu et du rabâché. Tout cela grâce
à la Salle Favart, son directeur Jérôme Deschamps,
le metteur en scène Laurent Pelly et surtout Emmanuel Chabrier.
Les Amis d’Arthur n’ont pas voulu rater l’occasion et ne le regrettent
pas.
Emmanuel Chabrier (1841-1894) reste un compositeur terriblement
sous-estimé par le monde musical français. Son humour
dévastateur, sa gouaille provinciale et sa modestie (il resta
fonctionnaire au ministère de l'Intérieur jusqu’à
l’âge de 40 ans…) y sont sûrement pour beaucoup. «Je
rythme ma musique avec mes sabots d'Auvergnat»
prétendait-il. Et pourtant… Cet opéra comique fut
qualifié d’«opérette colossale» par Reynaldo
Hahn, de «perle authentique» par Stravinski et elle
enthousiasmait Poulenc. Et franchement, il y a de quoi ! Mais reprenons
par le début…
À la veille de son couronnement comme roi de Pologne, Henri de
Valois rêve d’amour, mais sûrement pas de trône. Il
apprend que des conspirateurs veulent l’éliminer. Il a une
idée: il va conspirer, avec eux, contre lui-même. A partir
de là, toute la trame repose sur un échange
d’identité entre lui et son meilleur ami, le comte de Nangis.
C’est un peu compliqué, mais la musique de Chabrier illumine
tout et éclate en mille péripéties, conjurations,
fuites, menaces, baisers, fêtes polonaises, duos d’amour,
romances, barcarolles, chanson tzigane… le petit roi deviendra
finalement et en dépit de tous ses efforts le roi de Pologne,
«le roi malgré lui».
Mais si, pour moi, la musique de Chabrier ne décolle pas
toujours autant qu’on le voudrait, car honnêtement seules les
deux voix de femmes sont joliment servies, il faut savoir qu’il se
trouve à un carrefour de l’histoire de la musique. Il
était un des disciples de l’école de César Franck
et, avec lui, il cherchait un moyen de renouveler l’écriture et
l’inspiration musicale. Lassés de la domination
wagnérienne et de l’omniprésence du Bel Canto, les
musiciens français de cette fin du XIXe siècle
cherchaient d’autres voies. On sent bien, tout au long de cet
opéra-bouffe, que Chabrier était une
«éponge», tout imprégné des musiques
de ses contemporains, musiques qu’il restituait ou adaptait avec
beaucoup de talent et de savoir-faire. Le «Roi malgré
lui», à cet égard, est un festival. Tout y passe !
On y entend Weber, Meyerbeer, Berlioz (jusqu’à une citation
exacte de la Marche hongroise de la «Damnation», ou une
adaptation très réussie du «Carnaval Romain»
dans la fête polonaise), Bizet, Rossini et, bien sûr,
Offenbach avec une barcarolle inspirée (et le mot est faible) de
celle des «Contes d’Hoffmann», créés quelques
années auparavant.
Mais le grand triomphateur de la soirée reste, sans contestation
possible, Laurent Pelly pour sa mise en scène inventive et
drôle à souhait, sans laquelle la soirée aurait pu
être fort ennuyeuse. Il n’hésite pas à souligner le
caractère «kitchissime» de certaines situations par
des trouvailles visuelles fort bien venues. Il faut souligner la
présence quasi permanente de trois
machinistes-figurants-comédiens en blouse grise qui sont
constamment décalés dans l’action et dans le temps, l’un
d’entre eux s’est même trompé d’histoire puisqu’il nous
joue à intervalles réguliers, les Trois Mousquetaires…
à l’époque d’Henri III. Deuxième grand vainqueur:
les Chœurs de l’Opéra de Lyon, aussi bons chanteurs que
comédiens et qui recueillent une ovation méritée
au début du 2e acte avec la scène du bal des
conspirateurs. Et enfin l’Orchestre de Paris, en excellente forme sous
la baguette subtile de William Lacey dont on reparlera sûrement.
Quant au plateau de solistes, il est irréprochable, les voix
sont belles, ils jouent bien la comédie, même dans les
scènes parlées, trop souvent sacrifiées, alors
qu’en l’occurrence, les dialogues sont amusants et brillants… Mention
spéciale aux deux femmes, Magali Léger et Sophie
Marin-Degor.
Mais peut-on sortir déçu d’une soirée de bonne
musique, d’un spectacle réjouissant dans lequel on
n’hésite pas à chaque instant à faire rimer sans
vergogne «chimère» et
«éphémère», ou bien
«paltoquet» avec «bilboquet» et à
chanter un grand duo d’amour au sommet d’un escabeau sous le regard
attendri d’un ange bedonnant en blouse grise dont le vol disgracieux
finit par s’écraser dans les montants du décor… Merci
à Jérôme Deschamps pour sa programmation qui nous
offre, encore une fois, une de ces soirées dont on repart
contents et satisfaits, en songeant qu’enfin l’opéra-comique
retrouve sa vraie place… à l’Opéra Comique.
Jipéhel
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